L’Argentine retrouvre la fièvre de l’or noir

A la sortie de l’aéroport, une pancarte souhaite la bienvenue à Neuquén, capitale de la province du même nom, « terre du vin, des pommes, des dinosaures ». « Et du pétrole », a-t-on ajouté, à la peinture noire.

Christine Legrand .- A 1 200 kilomètres au sud de Buenos Aires, la découverte, en 2010, d’un immense gisement de gaz de schiste (deuxième réserve mondiale) et de pétrole (quatrième réserve mondiale) qui s’étend sur 300 000 kilomètres carrés à travers quatre provinces argentines (Neuquén, Rio Negro, Mendoza et la Pampa) a révolutionné la région, entraînant une prospérité inespérée et un spectaculaire essor de la construction.

L’origine de ce boom se trouve à moins de 80 kilomètres de Neuquén. Deux bonnes heures de route, certes excellente, mais encombrée jour et nuit de camions. Au milieu du paysage lunaire de la Patagonie, les seules taches de couleurs sont les plates-formes des puits, disséminées à perte de vue.

INDÉPENDANCE ÉNERGÉTIQUE

Le nom de ce nouvel eldorado, « Vaca Muerta » (vache morte), n’est guère médiatique. Mais il pourrait modifier le futur énergétique du pays, voire son destin.« L’Argentine est la nouvelle Arabie saoudite », a affirmé la présidente Cristina Kirchner, le 22 septembre, à New York, en marge de l’Assemblée générale des Nations unies.

Sous la houlette de la compagnie pétrolière argentine, YPF (Yacimientos Petrolíferos Fiscales), Vaca Muerta devrait permettre à l’Argentine de retrouverson indépendance énergétique, perdue depuis quatre ans, après l’épuisement deses réserves, obligeant le pays à passer d’exportateur à importateur d’hydrocarbures.

Mercredi 8 octobre, le Sénat devait d’ailleurs adopter le projet de loi controversé sur les hydrocarbures. Rédigé sous la houlette de la compagnie YPF, ce projet de loi vise à attirer les investissements étrangers jugés indispensables pour l’exploration et l’exploitation, très coûteuses, des gisements d’hydrocarbures non conventionnels, en particulier celui de Vaca Muerta. Pour ses détracteurs, la loi bénéficie principalement aux multinationales aux dépens des provinces pétrolières argentines qui perdent le contrôle sur leurs richesses.

IMMENSE DÉFI

La ruée sur le pétrole et le gaz de schiste soulève d’autres polémiques. La fracturation hydraulique, qui utilise de grandes quantités d’eau et des additifs chimiques, est critiquée par les défenseurs de l’environnement. Certains prônent le développement de technologies renouvelables, comme l’énergie éolienne. L’Observatoire des hydrocarbures du Sud en Argentine (OPSur) regrette « une obstination à vouloir soumettre la politique énergétique aux hydrocarbures et à l’exploitation non conventionnelle en particulier ». D’autres vont jusqu’à considérerVaca Muerta comme une utopie qui pourrait se révéler moins riche et beaucoup plus coûteuse que prévu.

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Pour Miguel Galuccio, 46 ans, qui a repris YPF en main il y a un an, au lendemain de la renationalisation de 51 % de la compagnie, le principal objectif est d’attirer les investisseurs. « L’activité non conventionnelle requiert beaucoup de capitaux et un fort développement en ressources humaines et en technologies », explique cet ingénieur respecté. Un immense défi pour ce pays en récession, avec un strict contrôle des changes, une inflation galopante et des institutions fragiles. Les firmes étrangères recherchent « une stabilité légale et fiscale », rappelle le président d’YPF, estimant que « la confiance ne se gagne pas seulement avec des règles, mais avec le respect de ces règles ».

En juillet 2013, le gouvernement argentin a accordé, par décret, des concessions d’une durée de trente-cinq ans, accompagnées de certains avantages fiscaux, d’aides à l’exportation et de garantie des prix aux compagnies étrangères, en contrepartie d’un investissement minimum de 1 milliard de dollars (788,8 millions d’euros).

Sur place, en Patagonie, des dizaines d’Indiens Mapuche ont manifesté pour dénoncer une occupation de leurs terres ancestrales. A YPF, on minimise l’impact de ces manifestations, arguant que les puits de pétrole se trouvent « sur des terres fiscales appartenant à l’Etat provincial » et précisant être parvenu à des accords avec les Mapuche pour garantir le respect de leurs communautés et de leur environnement.

Sur les gisements, les techniciens d’YPF travaillent jour et nuit, installés dans des baraquements de fortune. A Añelo, le village le plus proche, la population est passée en deux ans de 2 500 à 5 000 personnes. Elle devrait atteindre 18 000 habitants d’ici dix ans. La plupart des rues sont en terre battue, sauf l’artère principale, asphaltée, où se trouvent un restaurant et un casino. La nouvelle Mecque du pétrole est un immense chantier où l’on construit de toutes parts, en particulier des hôtels pour accueillir les riches pétroliers. Pour certains jeunes, la ville offre de bons emplois. Mais certains habitants, plus anciens et préférant garder l’anonymat, restent sceptiques sur cet eldorado : « C’est toujours la même chose avec les pétroliers, ils emportent nos richesses et nous laissent la contamination. »

2 MILLIARDS DE DOLLARS D’INVESTISSEMENT

Depuis l’arrivée de Michel Galuccio, baptisé « le magicien », plus de 245 puits ont été forés et les investissements ont augmenté de 165 % entre 2011 et 2014. Au cours des six derniers mois, la production de pétrole a bondi de 5,6 %, et celle de gaz de 31,8 %. Pour développer Vaca Muerta, YPF a conclu deux accords, en juillet 2013 et en avril 2014, avec Chevron. Le géant américain de l’énergie s’est engagé pour 2 milliards de dollars d’investissement, 300 puits forés en 2014 et près de 1 600 sur les cinq prochaines années.

En août, un autre accord a été signé avec la compagnie malaisienne Petronas, qui investira dans un premier temps 475 millions de dollars, avec une projection de plus de 1 milliard de dollars au cours des cinq prochaines années. D’autres compagnies pétrolières étrangères sont sur les rangs, parmi lesquelles la chinoise CNOOC. Total est également très présent en Argentine, où il occupe la place de deuxième opérateur gazier du pays.

Le Monde, Francia